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Comme une peur

L’identité, cette remarquable invention de l’homme moderne…

Comme une peur de voir disparaître le charme d’antan, la douceur angevine, le béret, les mistrals gagnants, les zincs en zinc, le bistrot et le pain bagnat, l’œuf dur et la salière. Et puis la poule au pot, le chêne de Saint Louis et le barrage à Poitiers.

Comme une peur du condiment qui arrache la gueule, des tresses afro, des gutturales ou du « h » aspiré. La peur d’un bout de tissu sur le crâne, de la génuflexion plutôt que le signe de croix, celle de la circoncision et du sacrifice d’Abraham, la peur des prénoms qui ne sont pas dans le calendrier, s’accrocher au « calvaire » même sans croire.

La simple peur de l’inconnu, la peur de brunir et la peur du noir.

La peur que disparaisse la bonne vieille blague de comptoir, bien grasse, bien raciste qui croque l’arabe en bougnoule, singe le pédé au geste interlope ou rêve de scalper la crête du punk.

Comme une peur de se voir interdit de nostalgie, cette bonne vieille camarade qui égaie les soirées « entre potes », ces « bons moments » où le juif est épinglé et la femme réduite à des cuisses qu’on rêve d’écarter.

Comme une peur de plus avoir droit à la vanne vacharde, le bon mot dégueulasse du petit blaireau accoudé au comptoir avec dans la pogne le petit « blanc » matinal.

Ce bon vieux temps où on disait « c’est pas méchant », « c’était pour rire » ou « on va pas en faire un fromage » !

Ce bon vieux temps où on séparait la maman de la putain, où on aimait sa femme et baisait la voisine, où on faisait l’amour à la première et enculait les autres forcément salopes.

Comme une peur de voir deux hommes s’aimer en rêvant d’être pères et celle de ces femmes qui accèdent au firmament sans qu’une bite soit l’échelle qui fait toucher le septième ciel.

Comme la peur de perdre une Algérie imaginaire. Perdre l’Empire, cette idée pas si révolue. Perdre ce qu’on croit être le bon vieux temps, l’âge d’or, la belle époque, le « jadis », l’avant c’était mieux.

Comme la peur de voir disparaître l’accent et le patois qui l’accompagne.

Comme une peur de perdre son latin et le curé qui va avec, et tant pis si sa robe est souillée d’idées crades. La peur de plus trouver l’église au milieu de village, être désorienté par les nouveaux points cardinaux d’un monde devenu trop étroit où plus rien n’est si loin. La peur de bouger les meubles, pire de les changer.

Comme une peur que Debbouze n’ait plus envie de rire, peur d’un Roschdy Zem président de la République. Et si Aïssa Maïga jouait Marie-Antoinette, Reda Kateb un iconoclaste Louis XVI ? Et si Omar Sy jouait Lupin ? Hein ?

Comme une peur que Michel Sardou n’ait pas d’héritier et que Johnny ne soit pas Tennessee.

La peur de ne plus être les maîtres du temps, les initiateurs du nouvel ordre mondial, les référents de la civilisation moderne. Quand on s’est octroyé la raison éternelle, la vérité définitive et l’absolution des errements de la morale, on peine à accepter le mouvement de l’histoire, le grand mélange des races et des corps.

Comme une peur de ne plus se ressembler, d’être séparés ou mélangés, les deux font pas la blague, alors quoi ?

Peur que l’histoire soit une toute autre histoire, où on aura pas été si glorieux.

La peur des statues de Marianne qu’on déboulonne à cause de son bonnet qui n’est que phrygien et de la Marseillaise sifflée, peur du gendarme arabe, du médecin de campagne congolais et de la femme flic. Peur du mouvement de l’histoire, du temps qui passe…

Putain ! La peur d’Allah, du téléphone arabe, de casse tronche chinois, des chattes persanes et des poupons russes, peur des frontières qui s’effacent comme un cœur dessiné dans la buée… Comme une peur de plus savoir d’où on vient et pire où on va. Ouille ! La peur de l’avenir annonce une glaciation des mœurs, un durcissement des cœurs.

On est comme le « Gaillhaguet » qui s’obstine devant les preuves accumulées. Plus on a peur et plus on nie l’innommable étalé sous nos yeux.

Pourtant les plaques tectoniques secouent en tous lieux, mais encore et toujours, on minimise la profondeur des gouffres car gouffres désormais il y a.

Comme une peur de ne plus être français.

Et ils nous reprochent de douter d’eux.

2 réponses sur « Comme une peur »

Putain Magyd j’oscille entre le rire et les larmes… Boudiou tu nous colles contre le mur à chaque fois avec tes mots sur les maux… Quelle verve oui que de belles émotions. Que d’humanité ! Merciiii je t’embrasse affectueusement

Putain Magyd j’oscille entre le rire et les larmes… Boudiou tu nous colles contre le mur à chaque fois avec tes mots sur les maux… Quelle verve oui que de belles émotions. Que d’humanité ! Merciiii je t’embrasse affectueusement

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