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Qu’un sang impur

Combien sont-ils à être tombés pour la patrie sans être français ? La France a-t-elle fait le compte de tous ses « tombés au champ d’honneur », je veux dire de tous et toutes ?

Combien ont sacrifié leur vie ? Combien sont morts pour la France en espérant être libérés à leur tour de l’entrave colonialiste et enfin retrouver leur identité originelle ? Combien de vietnamiens, d’indiens, de noirs, de berbères, d’arabes ou de peuls, d’arméniens, de russes, d’allemands, d’italiens et je parle pas des espagnols ? Combien se sont joints aux troupes résistantes de l’ombre ? Combien sont tombés pour notre cher idéal universaliste ?

Je suis chaque fois stupéfait du nombre, de la variété des « races » regroupées pour défendre la France, j’ai l’impression que le monde entier s’y est mis pour sauver la Patrie. La plus petite ethnie, la plus lointaine tribu a revêtu un jour ou l’autre l’uniforme tricolore. Combien de soldats inconnus, d’anonymes, de pauvres bougres enrôlés ou volontaires sont morts au champ d’honneur innocents de leur sacrifice car ils espéraient ne pas mourir ? Oui, combien ont espéré jouir de leur vivant de l’idée d’égalité, de fraternité ? Je pense aujourd’hui aux afghans, plus précisément à ceux qu’ont pas trouvé place à bord de ces avions cargo remplis jusqu’à la gueule. Je pense à l’abandon, à la trahison sans figure et au peu d’engouement pour rapatrier jusqu’au dernier de ces remparts à la barbarie.

J’entends la petite musique dégueulasse des « culs serrés », des « prudents », des « méfiants », des ordures comptables qui voudraient faire le tri des bons et des mauvais « collaborateurs ». Accueillir ceux qui se sont battus aux côtés de la France, improbable gageure.

Le verbe « accueillir » prend du plomb à chacune de ses ailes, à chaque guerre.

Accueillir l’étranger aussi brave soit-il et le doute s’immisce.

La république est moins fringante dès qu’il s’agit d’ouvrir les bras à ses héros qui prient un autre dieu, se réfèrent à d’autres us et coutumes. Soudain la v’là regardante sur la qualité du sacrifice …

Celui-ci a-t-il résisté correctement ? Assez ? A t-il fait preuve d’assez de bravoure ? A t-il au moins été blessé, torturé, ne joue t-il pas double jeu ? Et puis, aime t-il assez la France pour être étreint ? Comment se prouve son amour pour la France ? J’ai envie de poser la question à un natif du Marais poitevin. Tous ces « migrants » sont-ils assez patriotes pour qu’on les accueille au fin fond du bas Quercy, en douce, en catimini ? Les lits de camp dit-on sont prêts, les bouteilles d’eau à foison, les hôtels sans étoiles idem. J’ai la gerbe.

J’entends monter la sale rengaine d’une France à sauver, mais cette fois à sauver de ses sauveurs. J’entends la sourde clameur des égoïstes, le râle hyène des fourbes qui se prennent pour le dernier carré résistant. La France a l’ingratitude scellée au fond de sa mémoire. Pour ces combattants pas natifs de la Beauce elle réserve ce qu’elle a de plus laid, le doute. Pour une Joséphine Baker Panthéonisée combien d’hésitations, combien de temps pour que l’acte passe digeste ? Femme, noire, américaine et artiste, l’a presque fallu un siècle de tergiversations pour lui atteler l’adjectif « résistante ». Mourir pour la France, pas une sinécure quand on vient de loin et qu’on doute que nos ancêtres fussent gaulois. Décidément mourir pour la patrie brille d’une non-reconnaissance stupéfiante et l’on s’étonne de nos réticences à devenir patriotes. Chaque fois je suis effaré par le manque d’entrain, d’unanimité pour accueillir « ces frères d’ailleurs », à reconnaître le sacrifice de ceux qui ne ressemblent pas à des français et qui ne le deviendront jamais à cause de ce doute plaqué à leur endroit … alors autant mourir mais pas de mort lente.

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