Une Algérie enfin !

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Je reste pantois devant la jeunesse algérienne. Oui, je la croyais définitivement éradiquée, je pensais que l’Algérie était devenu un pays sans jeunes, qu’elle s’était faite à l’idée de se survivre « sans » et m’y suis fait, et soudain là-voilà cette jeunesse, magnifique, flamboyante, vivante. M’étais trompé.

Mais faut vous dire. Longtemps pour moi l’Algérie ça a d’abord été des vacances d’été et longtemps vacances rimait avec Algérie, le reste du monde n’était que supercherie. On partait donc en voiture, chargés de l’infamie capitaliste, machines à coudre d’occase, à laver, pièces de moteur diesel, outils en tous genre et les inévitables obligations coutumières, robes, foulards, chaussettes et pompes usées et usités pour des cousins avides de France et boudeurs de pas plus de cadeaux.

Direction la Kabylie natale et la Kabylie à dix ans c’était le moyen âge heureux, plus d’eau, pas d’électricité, pas de baguette de pain, de lait en bouteille ou de café au lait. C’était des jours sans pluie, un soleil têtu qui nous appuyait sur la nuque comme une main criminelle, c’était l’effarement des cousins qui ne comprenaient pas qu’on soit si français et si peu kabyles. Ils nous disséquaient, nous trouvaient beaux et inoffensifs et nous traitaient en objets fragiles et précieux. Mais l’Algérie c’était aussi la frousse, on partait la peur au ventre, on vérifiait dix fois la validité des passeports, de la carte consulaire, de la carte d’identité, des billets – mon père disait « à la ritourre » pour « aller retour », le retour, cette angoisse.

On entravait que tchi. On entendait « gendarmes, policiers, armée » mais aussi – « s’ils t’attrapent, tu disparais ». Nos parents évoquaient « le pays » comme une geôle dans laquelle on se risquait à entrer sans garantie de retour. C’était le risque obligatoire sous peine d’être banni, excommunié, menacé « d’apatrisme ». Mes vieux, à chaque voyage ressemblaient aux enfants qui sautent au-dessus d’un grand feu en espérant esquiver la braise. Premier obstacle le consulat où d’ignobles fonctionnaires traitaient mon père aussi mal que les portugais racistes de son chantier. Ils lui parlaient en arabe et riaient de sa conjugaison maladroite de berbère rustre. Les « consulaires » donnaient un avant-goût en tolérant qu’on pose un pied chez eux car l’Algérie ce n’était pas « chez nous ». En vérité, ça ne l’a jamais été.

L’Algérie appartenait à ceux qui l’avaient libéré et ceux qui l’avaient libéré portaient des uniformes étoilés, le reste se composait d’une immensité misérable et arriérée. Mon Algérie n’a jamais appartenu à ses pauvres.

Mon père qui a combattu et qui a perdu quatre frères dans la résistance anonyme a toujours fait parti du cloaque indésirable. On nous faisait donc une fleur, on était illégitimes parce qu’incultes, pauvres et immigrés. C’est ça, nous étions illégitimes et nos parents le comprenaient si bien qu’ils rajoutaient une pièce sous la manche et presque baisaient la main de l’obtus corrompu. Passé le premier obstacle c’est le douanier à même la cale d’un épouvantable bateau qui maltraitait mon père jusqu’à ce qu’il cède les derniers oripeaux d’orgueil et tout ça devant ses enfants. Soudain là sous nos yeux il redevenait l’enfant immature, la bête de somme, le moins que rien. Le résistant se métamorphosait en insecte qu’on foudroie à même la vitre. Éreintés par une interminable queue à tous les comptoirs, on filait doux dans l’attente d’un « légitime uniforme » pour nous rabrouer à nouveau et j’ai gardé en mémoire cette grimace de tous les fonctionnaires ripoux vengeant leur rancœur sur le dos brisé et le maigre portefeuille de mon papa. L’effroi, c’était de lire aucune espèce de révolte dans sa figure fissurée d’humiliation. Il avait assimilé la défaite, la maltraitance, le déni de sa terre natale comme faisant partie de l’état naturel des choses. Il vivait une immigration coupable et tous les uniformes sur notre route se chargeaient de lui rappeler qu’il n’était pas bienvenu. Il trouvait ça normal qu’on le dézingue à tout bout de champ car forcément dans chaque immigré loge un traître à la nation, un français forcément s’était introduit dans quelque paroi de nos cerveaux émiettés.

Au fil des années la mécanique se huilait à merveille, plus vous étiez humiliés et plus vous redoubliez d’efforts pour mériter la terre promise. Plus elle se faisait inaccessible et plus vous rêviez de surmonter l’obstacle. Plus l’Algérie s’enfonçait dans son insupportable féodalité plus la ferveur vous saisissez d’en être. Seul l’argent permettait de plier les tabous et par un effet de sablier vous rejoigniez les bataillons de corrompus, vous deveniez enfin algérien.

Bien des années après j’ai gardé ce réflexe de vérifier mes papiers et m’arrive de douter de la validité du plus officiel document. J’ai peur de ne pas être algérien tout en l’étant, peur de l’arbitraire, peur de la peur des cousins ralliés à cette notion avilissante. Moi qui suis français dans cette exception bien française qui me somme de le devenir, je reste un voyageur pantois chaque fois que j’entends à la douane – « passez ! ». Pourtant à cinquante ans passés je multiplie les voyages, je pars en Algérie à la quête de ma part dissoute, des fois trois fois l’an, laissant des amis effarés que j’aille pas voir ailleurs d’impitoyables soleils qui ne vous reprocheraient pas d’être partis chercher l’ombre de vous-même.

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