Le Piloris

Un jour on apprend qu’on est ni d’ici ni d’ailleurs. Et moi comme tant d’autres je me suis longtemps demandé qui j’étais. Je l’ai écris, chanté, pensé et pas sûr qu’une réponse soit venue éclairer ma lanterne. Tout le monde ne se pose pas cette question ou plutôt beaucoup n’ont pas ce luxe d’une introspection de soi. Je fais parti de ceux que cette gamberge a épuisé. J’ai souvent dit « eux » en parlant des « français » et « nous » en parlant des « arabes » ou supposées comme tels. Je veux dire tous ces français qui ne le sont pas dans le regard de l’autre. J’ai souvent dit « eux » en battant d’un cœur des plus gaulois. J’ai dit « eux » en évoquant des frères d’armes, des compagnons fidèles, des esprits éclairés qui m’ont rendu ma liberté. J’ai dit « nous » pour des gens qui m’ont enfoncé la tête dans le caniveau, des têtes rétrécies, des bougres défaits par les vicissitudes, des frères de façades. J’ai compati pour des bruns à tête frisée et me suis raidi pour des blonds à cheveux lisses. Oui j’ai été ce malade là écartelé par le bourreau que je suis devenu en ayant accès au savoir et par l’esclave aliéné par sa couleur de peau, son nom de famille, sa funeste origine. Oui, deux gladiateurs en moi se découpent pour savoir qui l’emportera. L’un et l’autre vaillants dans une lutte à mort se réclament de moi comme si j’étais d’eux. Chacun me dit choisis, c’est pas vrai que je dors. Toutes les nuits un cauchemar m’ouvre la tête en deux. C’est vrai un maître en moi domine qui fait pas de quartier. Il a lu Sartre et crie à qui veut l’entendre que c’est lui l’héritier. J’ai aussi un esclave qui n’a jamais guéri il est né de mon père et peine à lire. Celui là supplie le mot « fin ». Je ressemble au tombeau où sont couchés deux corps, deux frères, un genre d’Abel et Caen massacrés par la certitude. Ils sont en moi comme un tableau noir à sa craie. Bon sang ! J’ai en moi le virus et l’antidote. À la fois le poison et le vaccin. Ma tête est une grotte où toutes les blessures font le même dessin comme un point d’interrogation. Longtemps je me suis dit qui t’es ? car je suis de deux clans, de deux rives qui se font la gueule. Je suis le regret du bourreau la rancœur de sa victime. Par le pouvoir de l’un je suis l’archive. Par la haine de l’autre comme un fagot de bois … Qui suis-je… Qui suis-je ? Le fils de celui qui un jour est parti et s’est retrouvé sans patrie.


En illustration, le titre « On part » mis en images par le dessinateur Aurel.

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