Le foot à droite (ou Les lauriers d’Aurier)

Le football est-il de droite ? ou plutôt, existe-t-il un footballeur de gauche ? Franchement, je me pose la question. Est-ce qu’il arrive à un footballeur de ne pas aller au plus offrant ? Est-ce qu’il peut émettre une priorité autre que celle du fric ? J’sais pas moi… se contenter d’être multimillionnaire plutôt qu’archimillionnaire.

Sans chercher un pote à Besancenot, est-ce qu’un bout de conscience de classe les habite ou suis-je complètement stupide de penser qu’un riche soit fier de payer un max d’impôts comme une obole à la valeur “République” ?
Oui, oui, je suis stupide ! Un riche ne prête qu’à plus riche, point barre.

Qui a dit que la France était métisse ? Dans un rêve socialiste, peut-être. La France, elle est métisse en rien. Demandez donc à un quelconque quidam de couleur s’il se sent chez lui dans cet hexagone. Idem dans l’équipe de France. Dans ce team tricolore, il n’y a pas plus de Beurs que de Kanaks ou de Blacks, mais des mercenaires de la thune.

Ces joueurs-là, la France métisse, ils s’en battent les couilles, comment leur en vouloir. On leur demande rien d’autre que de taquiner le cuir, c’est ce qu’ils font. S’ils sont là, c’est parce que ce sont des joueurs d’exception, pas le fruit d’un travail supposé d’intégration des minorités ethniques. Sur ce point-là, c’est au nombre qu’on évalue la valeur d’un principe.

La France aime Zizou, pas les Arabes ; la France aime Khaled, pas les Algériens ; la France aime Zebda, pas les Beurs… Ça fait la différence.

Qui a vu un footballeur, lors des manifestations du 1er Mai, marcher dans les rues de Paris ? Qui a vu un footballeur soutenir quelque mouvement de chômeurs que ce soit ? Qui a vu Anelka venir rendre hommage aux Beurs de Dammarie tombés sous d’injustes balles policières ? Qui a vu Zizou sur le pont du Carrousel venir rendre hommage au jeune Marocain noyé après s’être fait lyncher par quelques têtes pleines d’eau du Front national ?

Les contes, ça paie, je dirais même les contes “sapés”. Les histoires de pauvres, ça gonfle tout le monde, à commencer par les pauvres et les joueurs eux-mêmes.

Le plus tragique, c’est que tous ces footballeurs viennent de familles modestes, ce sont des fils d’immigrés ou, comme dirait la gauche, des fils d’ouvriers, et ils nourrissent à la puissance décuplée un système qui a fait de leurs parents des esclaves.

J’eusse aimé, c’est vrai, que Zidane évoquât le droit de vote des immigrés, son père ne l’ayant pas, c’eût été pour nous, enfants de la deuxième génération, du baume au cœur, du baume au cœur et pas plus mais… silence radio. On apprend pas à devenir ça dans les stages de formation. “Ça”… c’est la citoyenneté.
“Faut assurer”, a dit l’agent, “Faut pas pousser”, a dit la France, “Hors sujet”, a dit Aimé. On est là pour le foot, on est là pour gagner. Comme si bien jouer c’était ne pas penser.
Les intellos, faites pas ièch.

Moi, j’adore le foot, j’aime la France, j’aime la République, j’aime l’équipe de France. Et alors ?
Le foot, je le regarde pas à la télé, ou si peu. Pour une grosse faillite de TF1, j’aurais pas peur de deux ou trois défaites. J’ai mes priorités : elles sont sénégalaises.

Sur TF1, Johnny s’écria : “oui, je connais des joueurs de foot, j’ai déjà croisé Zazie…”

Je regarde pas le foot à la télé, j’ai peur d’acheter ses produits dérivés. Le foot, je le joue. Je suis un footballeur du dimanche et, le dimanche, c’est la fête. Pieds tordus et ventres graisseux, on s’échine au minimum. Une passe réussie, c’est champagne, deux passes et c’est un feu d’artifice, c’est déjà ça… donné à l’autre.

Ces vingt-deux joueurs, on peut quasi tous les citer pour leur absence dans les batailles ingrates. Dur, effectivement, de défendre un sans-papiers, une double peine, un SDF, une femme battue, une autre violée. Dur de soutenir un Beur tombé sous les balles de la République, un chômeur, un syndicaliste… Car ça le fait pas.
Il est là le problème : “Ça le fait pas.”

On se les imagine tous, ces footballeurs entourés de communicants leur distillant le code de bonne conduite du footballeur qui assure. Tous ces footeux font dans l’humanitaire façon Obispo ou dans le médical façon Téléthon. Il faut que l’acte plaise, comme une reprise de volée. Sinon, on s’entend dire :
C’est de la merde en barres, ton truc.

Non ! La France n’est pas plus métisse qu’une valeur républicaine en banlieue. Je souris quand on évoque l’équipe de France comme étant l’image d’une société ouverte plurielle et gagnante. Cette équipe de France est hermétique, individualiste et profiteuse.
Hermétique, car ces vingt-deux joueurs sans exclusive pensent foot et se battent les couilles des trente-cinq heures, de la politique de la ville ou du trou de la Sécu.
Individualiste, car, au fond, ils se foutent les uns des autres : c’est à chacun de trouver le bon contrat, le bon club, le bon plan. Ils vivent à des milliers de kilomètres les uns des autres, dans des sphères closes pleines de kinés, de pelouses et de gros ses cylindrées… dans le luxe et l’odeur de camphre. L’unité du groupe France, dont on nous rebat les oreilles, n’est que le fantasme d’un peuple en déroute et encore plus celui des médias avides de contes de fées.
Profiteuse, car ils gèrent leur histoire façon indice Nikkei. Pour eux, la France est ou n’est pas un immense portefeuille dans lequel ils plongent allègrement leurs pieds pour y pêcher des perles d’or.

(extrait de Livret de famille paru chez Actes Sud)

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