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Le complexe du Praud

Texte initialement paru dans Libération le 7 novembre 2017.

Pascal Praud est incroyable. Il présente sur CNews une espèce de talk-show, une émission qui traite au quotidien de divers sujets qui font l’actualité. Il invite toutes sortes de gens censés nous éclairer sur les grands problèmes du monde ou sur des faits divers censés révéler telle ou telle problématique du moment. Journalistes, scientifiques ou autres intellectuels viennent donc étaler des points de vue contradictoires qui donnent en général matière à un chaud débat. Ce jour-là, tête de gondole, l’affaire Evra, qui a décoché un coup de savate dans la tête d’un supporteur marseillais qui vraisemblablement ne faisait pas l’éloge de la couleur de sa peau, de son âge ou de ses prouesses footballistiques dans le club phocéen.

Invité sur le plateau : un certain Rost, ex-rappeur, militant associatif, chroniqueur émérite et régulier des faits de société traitant la discrimination sous toutes ses formes.
Si Pascal Praud invite Rost, c’est qu’il induit l’idée d’une discrimination raciale à l’endroit de Patrice Evra. Bingo ! Rost soulève donc l’idée de l’insulte à caractère raciste qui aurait provoqué le Mawhashi incriminé. Et là ! Pascal pète les plombs, excédé de l’argument «facile» qui consiste à évoquer le racisme dès lors qu’il s’agit de la maltraitance d’un Noir.
Je connais cette accusation, ce reproche qui nous est fait de tout le temps soulever ce mal endémique, d’utiliser l’argument venimeux. On nous reproche une paranoïa récurrente, un systématisme viscéral et à sens unique dans la défense des gens de couleur. Pascal voudrait que ce ne soit pas ça. Que ce soit tout sauf ça.

Il exige une autre argumentation que celle du racisme. La plaidoirie antiraciste le désespère. Elle est à ses yeux trop facile et c’est vrai qu’elle fait mal car elle ne laisse aucune échappatoire à l’auteur du délit. Comment prouver le «non-racisme», le séparer de la bêtise d’un tel ou d’une telle ? Dur.

Je connais cette accusation qui nous fait passer pour les champions de l’esprit victimaire. On nous déteste d’user du même argument au moindre principe écorné. Ces gens-là ne nous aiment pas car on lâche pas l’affaire et je suis comme Rost j’ai pas envie de plaire aux excédés qui sous prétexte de lassitude voudraient qu’on passe à autre chose comme si le racisme était une mode dépassée, un coloris fade qui fatigue les yeux. Comme si c’était ringard d’user d’un argument qui a fait son temps.
Hé oui on en est là. L’antiracisme froisse, déplaît, excède et nous voilà accusés d’un vice de fond. Prêts à sauter au moindre «cri de singe» comme sur Kolwezi, à immoler l’auteur du plus banal «sale arabe» et le vouer aux gémonies. Ces gens-là croient qu’on joue à défier les consciences les plus élevées à bas prix, à déstabiliser l’idée d’universalité, à défendre un pré carré morbide. On subit l’injonction à être victime de tout sauf du racisme.

Ainsi Pascal Praud ne voudrait pas qu’on soit «noirs». Il est gentil tout plein il nous voudrait «êtres humains» et égaux à quiconque est blanc de peau. Il voudrait qu’un Noir en France soit d’abord un citoyen français. Ensuite et dans l’ordre il serait ouvrier, prolétaire ou misérable, noir musulman et sans papier. En gros il inverse l’état du réel. Mon cher Pascal, il faut que t’apprennes que dans la rue française un Noir est d’abord un Noir. Saches que dans le regard de l’autre un Noir est suspect plus souvent qu’à son tour, qu’il est musulman et enfin un sans-papiers. Toujours dans l’ordre du réel il est misérable, prolo ou manar.

Oui Pascal c’est ainsi. À moins que je ne sois ringard dépassé, naze, étroit, vicieux, revanchard, aigri, opportuniste et désespéré. Ça ferait beaucoup.

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