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L’agenda

Depuis plus de deux mois mon agenda s’est dissout. D’un claquement de doigt et par décret gouvernemental, l’encre de mes rendez-vous a disparu, les pages sont devenues blanches comme des jours sans vie. Plus de concerts, plus de sorties. Puni l’artiste, adieu la date d’annif … de mon intermittence.

Tout ce qui est censé me donner une raison de vivre s’est effacé d’un coup, je suis comme devant un feu qui bloque au rouge. Mon corps se vide comme un sablier, se libère de tout son sang. Je disparais avec l’impression de devenir un sac transparent, un ballon d’hélium. C’est l’affolement dans ma tête, je ne suis plus rien. Sans agenda me sens sec comme une feuille de fin d’automne, balayée et bientôt engloutie dans la bouche d’égout.

Et pourtant me faut faire comme si, faut que je garde une contenance, presque une virilité, ma famille me regarde et compte sur une témérité construite de haute lutte, à coups de faux semblants, de pseudos luttes contre ces ennemis que sont l’aléatoire, l’insuccès ou la feuille blanche.

Heureusement me reste quelques poussives bribes d’orgueil, je relève le menton, souris et même tente un peu de dérision. Pas envie de m’entendre dire : « Et c’est pour ça que tu pleures ? »

Autour de moi tout un chacun est logé à la même enseigne et nul ne semble en faire une montagne sauf moi. J’ai honte de ma peur et honte de ma honte. Moi l’écrivain, moi l’élevé au rang de chevalier des arts, moi le lauréat, l’en lice, moi l’artiste au sort envié, voilà que je dévisse. J’ai honte de la lâcheté qui peint mes joues en blanc et ramollit mes muscles, honte de ne pas affronter le Covid avec plus de courage. Un microbe ébranle sa prétentieuse majesté, j’ai peur.

Un invisible David bouge l’impétueux Goliath. Je jauge l’homme, où sont la témérité et l’élégance, l’humilité, l’humour, la résistance aux coups de Trafalgar ? Anéanti l’homme de lettres, l’abonné aux métaphores, le bretteur de formules assassines, l’amateur de rimes, l’alpagueur de punchlines, l’enrobeur de phrases. Je fais le point, je suis qu’une merde, un enfant gâté que le succès a rendu fébrile, fragile.

Finis les autographes, les selfies, les « ah c’est vous ? bravo ! Merci ! ». On m’a éteint.

Ne me reste qu’une mesquine incandescence et j’en veux aux directeurs artistiques qui me trouvent à la fois trop vieux et has been. J’en veux aux radios qui m’ont depuis belle lurette effacé de leur playlist, à la jeunesse qui m’a balayé de son pré-carré. J’suis cuit.

Le passé est mort et le futur me laisse indifférent.

Je baisse les bras et cherche ceux de ma mère, de quiconque me consolera, me dira « je suis là, t’inquiètes, le talent ça ne meurt pas ». Oh le piètre bonhomme qui fait dans son froc, le corona l’a mis à hauteur d’homme, finies les hauteurs syntaxiques, les envolées poétiques, la distance sur les damnés de tous les tiers monde. Je découvre la dureté de ne pas penser qu’à soi, du coup l’égoïsme, ce privilège des égoïstes aux comptes garnis. J’suis dans le terminus des prétentieux, une honte pour l’enfant des quartiers nord qui ne jurait que par la lutte des classes. Je geins, pleure et me plains en silence. Mon éditeur a renvoyé aux calendes glauques la sortie de mon prochain livre, plus d’attente d’album à produire, plus de tournées plus de fans ou de félicitations.

Dans la rue, plus de salut ou d’embrassades au débotté. Au contraire on s’éloigne de moi, on me salue à reculons, m’interpelle à la mimique, m’apostrophe en silence. Le Covid, cet empaffé me teste, attend le faux pas, espère montrer la face délétère de l’artiste chéri. Il est tapi et espère me voir partir en cacahuète il veut dévoiler l’homme dans son versant intime, son côté obscur. La gamberge m’enserre et la question me taraude : que vaux-tu hors des rimes, hors des scènes et des plateaux télés ? Voyons ? Du sol au plafond je suis visité. D’ailleurs gare aux cons, ce virus remet les pendules à l’heure, les peigne-cul dans le bon sens et les hétéros à leur place. Rincé de la sorte je redeviens « l’égal » tant espéré par la loi des hommes.

Je pleure et tout ça pour un agenda.

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