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La plaidoirie de maman

Maman m’a toujours dit n’embête pas les français, ils sont chez eux, parle moins fort, ne sors pas. Elle disait mon amour, ma perle, reste à la maison, maman t’aime et longtemps je suis resté son otage. Je n’aimais pas qu’elle pleure ou s’inquiète alors je me condamnais à la réclusion maternelle. Je regardais des ombres sur un mur et la réalité me tournait le dos. Mon monde comptait cent mètres carrés jardin et rue comprise, son périmètre. Elle disait, ils sont bien gentils d’accepter notre présence, ils nous donnent du travail, ils nous logent et nous soignent gratis, pourquoi faut-il en plus les embêter ? Ça a duré soixante ans. Soixante d’une trouille insondable et têtue, soixante ans d’une drôle de plaidoirie.

Regarde tout ce qu’ils nous donnent ! On se croirait chez nous et l’école en plus. Tu sais ce que nous serions si nous on habitait là-bas ? Des animaux, mon fils. S’il faut, tu saurais même pas lire à l’heure qu’il est et en plus tu serais maigre. La France lui a fait peur, l’Algérie l’a découragée.
– Ils sont chez eux tu sais, c’est normal qu’ils se méfient et puis on a rien qui leur ressemble, moi si j’étais eux je nous aurais même pas acceptés, allez ouste ! Elle comprenait qu’on nous relègue. Elle trouvait cette punition bien douce au regard de ce qui était infligé à sa famille restée au bled. Elle me disait c’est quoi cette égalité de merde dont tu nous rebats l’oreille ! Sois déjà le fils de ta mère avant d’être l’égal des autres.
Elle disait aussi :
– Moi, les français je peux te dire que je ne les aime pas mais je les respecte et quand on respecte quelqu’un il finit toujours pas te respecter.

Mon fils, qu’est-ce qu’il te manque ? T’es bien habillé, tu manges à ta faim et t’es en bonne santé, est-ce que ça te suffit pas ? Qu’est-ce t’as à vouloir toujours chercher des cheveux dans la soupe de ton voisin ? À quatre-vingt ans, elle me répète encore laisse brûler ce qui ne cuit pas pour toi ! On les a chassés de chez nous, c’est normal qu’ils souhaitent tous les jours nous voir partir, moi je comprends qu’ils nous aiment pas, même je les trouve plutôt tolérants, on est si nombreux et y’a tant de bouches à nourrir, c’est trop. Mon fils, tu voudrais qu’ils t’aiment, tu exagères. Qui t’es pour vouloir être aimé, applaudi, remercié ? Un prophète ? Mais tu crois même pas en Dieu ! T’es même plus arabe, je le vois vous comprenez rien à ce qu’on vous dit, votre père et moi. Vous nous obligez à parler cette langue impossible, on en perd notre berbère, vous nous rendez cinglés.

Mon fils, tu leur reproches de nous maltraiter mais tu nous as vus ? Est-ce qu’on mérite d’être choyés ? Qu’avons-nous fait qui mérite qu’on nous ménage ? Sommes-nous supérieurs ? Plus intelligents ? Non ! Tout ça est écrit dans le ciel et on oublie bien souvent de le remercier. Moi je suis contente d’être ici, j’ai mes enfants, ma maison et la paix. Mon fils, n’embête pas les français, ils font ce qu’ils peuvent pour qu’on ne manque de rien, est ce qu’on en fait autant pour eux ? D’où te vient cette colère mon fils ? Tu veux être français ? Mais tu l’es déjà, c’est ta mère qui te le dit, la France tu es plus son fils que le mien désormais, elle t’a pris au premier jour de ta naissance, c’est sa langue que tu parles, son pain que tu manges et ses filles que t’aimes. C’est elle ta mère fils car la mère n’est pas celle qui accouche, c’est celle qui éduque, élève, protège et porte, moi je n’ai fais que suivre la caravane des ahuris.

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