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La maman et le virus

Dans ce texte transmis à «Libération», le chanteur et auteur Magyd Cherfi évoque le déchirement pour sa mère, 80 ans, de devoir rester à distance des siens, et le dilemme que cela crée dans le cœur de son fils. (© Libération)

Texte initialement paru dans Libération le 15 mars 2020.

C’est ma mère la plus triste, elle pleure et se débat comme un enfant malade. Elle crève les oreillers, se griffe les joues, presque se cogne la tête contre les murs. Le corona l’a endeuillée, une impression de se retrouver seule au monde, orpheline à 80 ans. A l’âge où elle réclame plus que jamais des élans d’amour, v’là qu’on recule, mes sœurs, mes frères et moi. On lui dit non ! tu risques d’être contaminée, ça ne durera que deux mois. Deux mois ! Dans sa tête, deux siècles. En fin de parcours, c’est connu, chaque jour est interminable, chaque heure une éternité. L’ennui.

Fini les crêpes, fini les petits-enfants, les enfants. Fini les quatre heures, les petites discussions de fin d’après-midi, fini les visites, fini les courses, le resto du samedi, les ballades, la petite marche quotidienne, confinée la vieille. Fini les bisous, les anniversaires, c’est la fin du monde. Elle veut bien que ce soit la fin, la fin de tout mais sans être séparée des siens. Mourir, mais mourir entourée, c’est son vœu pieux, mais nos promesses sont athées.

Ce qu’elle veut c’est pouvoir toucher des mains, caresser des joues, embrasser des paupières, être liée par la chair, le ciel attendra. Elle veut parler à l’oreille, être proche, tout près, au plus près de la peau, c’est tout ce qui lui reste. Elle veut des yeux, un bras, un souffle qui la ravive. Plus elle avance dans l’âge et plus elle réclame de la proximité, des mots gentils, des gestes doux. Plus elle vieillit et plus elle réclame une présence assidue, continue, bienveillante. C’est qu’elle a peur, peur de la mort bien sûr mais peur d’être abandonnée surtout.

Et nous ses enfants, on s’écartèle entre l’éloignement qui la préserverait de toute infection ou l’approcher en prenant le risque du virus qui accompagne caresses et embrassades. Que faire ? La tuer en l’abandonnant ou l’achever en la recouvrant de tout l’amour qui la maintient encore debout. Voilà, le dilemme est posé, je dis dilemme parce que les gestes d’amour sont devenus son seul carburant et aussi son poison, notre présence le dernier fil qui la relie à l’envie de vivre et maintenant à la mort.

Terrible. Sa charge d’amour est proportionnelle au temps qui passe. Plus la fin approche, plus elle s’ouvre aux gestes d’amour les plus improbables, ses gestes se font sensuels, ses caresses irrésistibles, ses mots, des aveux des plus langoureux. C’est la promesse du crépuscule.

Elle se lâche et dit «je t’aime», dit «mon fils chéri», dit «tu me manques», dit «pardon». Elle s’ouvre à tous les vents, montre son jardin secret, reconnaît ses torts, regrette, se soucie du bien-être de chacun. Elle voudrait revoir des gens, des proches oubliés, voudrait pardonner et demander pardon, donner, retisser des liens, recoudre des blessures, faire marche arrière. Elle veut refaire à manger, cuisiner, s’habiller à nouveau, remettre des bagues, accrocher un collier, du rouge à lèvres peut être, un recourbe-cils vite. Elle veut apparaître désirable, vivante. Elle veut rassurer et se rassurer.

«Non je ne suis pas un lambeau, j’ai des restes, je sens bon, je remarche, je souris, regardez les enfants, restez !»

«Non je ne suis pas malade ! J’ai pas la grippe, pas la toux, pas de fièvre ! Mais la joie de vous faire partager le meilleur de moi-même. Par pitié, les enfants revenez !»

Au téléphone, elle me supplie : «Tu viendras me voir ?

– Mais maman, je sors de chez toi.»

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