Après Charlie, après les carnages et les fous qui n’ont pas assassiné que leurs victimes, après la sidération, l’émotion, on est restés chancelants.
Chancelants mais pas définitivement éteints.
On se contemple vivants et l’on se dit : « qu’avons nous faits de nous mêmes ? »
De nos proches, de nos voisins de nos concitoyens. Pourquoi le gouffre ? Ce précipice béant.
Aujourd’hui on mesure l’étendue du malentendu. Le prix de l’indifférence, la distance en année lumière qui nous sépare les uns des autres. Peut-être sommes-nous assis trop confortablement sur un socle qu’on croyait commun, solide, éternel.
Il s’appelait république et ses trois strapontins du nom de « Liberté, Égalité, Fraternité ».
On s’est cru protégés par des voyelles mêlées de consonnes, gorgés d’illusions jusqu’à ce qu’elles ne veuillent plus rien dire. Trois mots maigres à force de fainéantise et de lâcheté intellectuelle, trois mots devenus squelettes, plumes que le vent du temps qui passe a emporté.
Trois mots qu’on a vendu, soldé pour un unique intérêt, la paix. Pas une paix de temps de guerre, une paix toute personnelle, un repos égoïste après abandon de la partie. Moi-même je me sens de ceux-là.
Il y a longtemps j’étais sur le terrain mais la bagarre était trop ardue, combat de titans contre des géants démultipliés, ces géants s’appelaient : échec scolaire, chômage, famille en perdition, école en déroute, déboussolage intégral, âme en vrac et cœur en charpie.
J’ai fui pour faire le saltimbanque et la poésie m’a fait croire que j’en étais un. Je veux dire cru à un continuum de la lutte (en chantant) qu’on appelait des classes. Mais je n’ai fait que porter des mots, les mêmes, la rime en plus et de jolis néons pour leur donner une épaisseur artificielle. Je suis passé de l’autre côté, dans la rive des parvenus et j’ai oublié mes frères, ces gens dits de la banlieue.
J’ai oublié que le verbe ne suffisait pas pour provoquer ce vivre ensemble appelé de nos vœux.
J’ai oublié leur souffrance due à mon verbe fatigué.
J’ai oublié que je parlais une langue étrangère, la langue de ceux qui s’en sortent, oublié que pendant trente ans les gens de banlieue se sont entendus dire : « On est d’accord, mais n’en faites pas trop. On vous comprend mais faut pas exagérer. Vous avez des droits mais faut pas pousser. Des droits … mais des devoirs ! »
On leur a fait miroiter la « mixité sociale » mais dans la périphérie des centres-villes, on les a surinés du désir d’être ensemble sans dépasser les bornes, du droit de croire mais sans mosquées dignes de ce nom, de celui de la culture si elle n’est pas politique, de celui de se rassembler … sans bruits et sans derboukas, de s’exprimer librement en faisant preuve d’autocensure.
Le droit de vote mais qu’à des élections locales, aux mariages sans youyous, aux femmes sans foulards, aux sacrifices d’agneaux sous le haut contrôle du vétérinaire du juge et du flic.
Du droit de porter des drapeaux sauf s’il est algérien, du droit de pas chanter la Marseillaise même si on l’a dans le cœur.
Du droit à faire ses courses avec un vigile aux trousses, du droit de travailler en s’appelant Mohamed, de celui de stationner aux portes de tous les dancings, de celui de parler l’arabe érudit d’Orient – pas le dialecte des rues d’Alger, du droit à une subversion light, et finalement aujourd’hui la déchéance.
Mes potes qu’on dit « français » en ont marre d’être accusés un jour d’être communautaires et l’autre reçoivent l’injonction de l’être pour manifester au nom de la république. Marre d’être des hyper citoyens lorsqu’on incarne un exploit tricolore ou des sous citoyens dès lors qu’on est issu de la banlieue sans gloire.
Vivre ensemble, c’est partager, tout partager.
C’est commencer par se comprendre, se connaître, on y est pas.
En l’occurrence, sachez qu’il n’y a pas de communauté musulmane, c’est une vue de l’esprit.
Non ! Point de communauté mais des blessures en un seul corps.
Pas de communauté car il y a mille islam agonisants à essayer de conjuguer ce qui est potable avec la valeur « république. »
Il y a des musulmans laïques, des musulmans pratiquants, des non-pratiquants, j’en connais d’alcooliques, des orfèvres en découpages charcutiers, j’en connais d’affectifs qui se raccrochent aux proches.
Il y a des musulmans athées, de foot ou de bistrots, d’autres agnostiques, des musulmans de circonstances, des musulmans de la peur d’être désincarnés, des obscurs puis des mélancoliques d’un islam disparu, d’un islam d’avant, tolérant trivial et heureux, des iconoclastes du poil et de l’amour, des atones suiveurs d’autres amoureux de Voltaire … des désormais déçus … bientôt déchus.

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