Longtemps ma mère a tremblé devant l’instit, le toubib, l’agent payeur, l’épicier, le flic. Elle se savait étrangère, pire algérienne et bien sûr pas la bienvenue. Elle s’est vécue comme celle qui gène, qui est de trop, inopportune et hostile. Avec nombre de ses copines berbères exilées elles se sont acclimatées à la peur, elles ont domestiqué ce tremblement qui pousse les battements du cœur à des records d’athlètes. Ça a été leur gymnastique à elles, sursauter à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Elles se savaient arabes donc maudites par le destin, elles firent avec.
 
Jamais au grand jamais elles se sont entendues dire …
– T’es arabe ? Super !
 
Au fil des ans un air de méfiance s’est incrusté comme la moule au rocher, l’air de méfiance et son parangon de haine. Mille fois j’ai vu ma mère mourir de peur pour n’importe quoi et ressusciter, elle avait des bouches à nourrir. D’abord tous les matins à l’heure du facteur et avant d’ouvrir chaque enveloppe engloutir milles supplications pour que le malheur ne se soit pas imbibé d’encre et glissé dans quelques lettres d’alphabet annonçant un départ, un ultimatum, un avertissement, un délai, une obligation de ceci ou l’interdiction de cela ….
 
Elle a tremblé mensuellement devant les factures d’eau, d’électricité ou de loyer, tous les trimestres rapport aux bulletins scolaires. Ses peurs régulées par la mécanique administrative ne s’atténuaient pas. Elle s’habituait au coup de semonce, à l’insulte ou l’humiliation. L’idée d’un courrier porteur de bonnes nouvelles ne lui traversait pas l’esprit. Elle s’est littéralement pliée à la règle du plus fort et le plus fort c’était  » l’autre » jamais « nous ». Puis plus tard quand elle a dit « eux » pour évoquer l’ennemi je me suis senti visé, j’étais français.
 
Les gestes de soumission chez elles revêtaient un automatisme sidérant ce qui par voie de conséquence intensifiait sa soumission à dieu. Bref, soumise à la fois à son protecteur et à ses pires oppresseurs, elle vivait penchée pour esquiver quelque affront susceptible de la réduire un peu plus. Maman s’est couchée devant l’eau, l’air et la terre, elle vivait sous terre à l’abri du vivant, couchée vous dis-je devant toutes les intempéries et devant chaque obstacle fut-il une ombre. La malédiction toujours justifiait qu’elle tremble, pleure ou supplie.
 
Je l’ai vue trembler face aux uniformes, aux beaux habits, devant le stéthoscope et le cartable, trembler devant le baiser d’Hollywood et le pistolet d’Eastwood. Finalement, seule l’obscurité la rassurait, le néant, le silence ou tout qui fut suspendu pour l’éternité. Le mouvement la terrorisait, l’humeur, le mot. Les regards même emplis de tendresse provoquait chez elles des méfiances de prédateurs à poils. De Gaulle lui a fait peur, puis Pompidou et le bien nommé D’Estaing. Elle a fait ses valises à l’élection de François Mitterrand, elle n’en avait que le souvenir du coupeur de têtes de résistants du FLN. La cerise vint plus tard quand un joufflu cornaqué d’un bandeau sur l’œil proposa qu’on nous chasse sans restes demandés. Celui-là l’a secoué près d’un demi siècle et toujours la main de ma mère caressa la poignet d’une valise désormais crevée. De gauche et de droite elle les a tous maudit et s’éreinta à m’éloigner de ses bouches de « miel ».
 
Jamais elle n’a oublié les…
– Un million de chômeurs, un million d’immigrés…
– La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde…
– Le front national pose les bonnes questions mais ne donne pas les bonnes réponses…
– L’islam n’est pas soluble dans la démocratie…
– il y a un seuil de tolérance…bla bla bla
Et le bruit et l’odeur scella le petit cercueil du reste de ses empathies.
 
Depuis une vingtaine d’années elle tremble pour tous les crimes, attentats et suicides perpétrés cette fois par les « nôtres » et quand j’ai dit « eux » ma mère s’est sentie pointée par mon doigt inquisiteur. Les « nôtres » c’était les musulmans de quelque obédience qui soit. Toujours, elle s’est sentie visée par moi et que la cause soit défendable ou proprement inadmissible elle porte aujourd’hui comme Sisyphe un boulet de tous les malheurs. Toujours je l’ai connue prise entre deux feux dans l’étau  » d’eux et « nous ». Bonjour le voyage schizophrénique. J’étais son pire ennemi dans les deux cas. D’abord en défenseur d’une république à laquelle je ne croyais que par intermittences ensuite en athée pas si convaincu de plus être musulman. La rhétorique me facilitait le voyage d’un camp vers l’autre ou le contraire. Elle, elle restait figée dans la peur de se perdre. Elle ne sait plus aujourd’hui à quel peuple, quel espace, quelle histoire elle appartient. Elle a juste gardé la peur, fidèle compagnon de misère. Depuis quelques années c’est au tour des « musulmans  » de la sidérer. Deux peurs l’anéantissent un peu plus chaque jour celle des « siens » pas tant les siens et celle des autres pas si « autres » que ça car elle est devenue française mais sans langue, sans territoire et sans droits. Elle se sent à défaut d’être citoyenne, coupable.
Tout simplement coupable.

2 commentaires sur “La culpabilité

  1. C’est dimanche… un jour pluvieux et pas tout à fait froid dans le bordelais. L’âme un peu nostalgique, je traîne dans mon bureau à l’étage de ma jolie maison avec piscine de l’Entre-deux-Mers. Je ne suis pas immigré, je suis fils de harkis rapatriés… certains reconnaîtront la différence subtile. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, je suis kabyle. Alors, je fais avec…
    J’ai envie de musique et de mélancolie… je connais quelques morceaux de ZEBDA qui savent me conduire à cet état… « Mala diural… » J’ai toujours adoré le personnage de Magyd Cherfi… son charisme, son parlé vrai, son engagement, sa gouaille. Alors, de chansons en photos, de reportages en extraits d’émission, j’arrive sur le site officiel.

    Je ressens beaucoup d’émotions à la lecture de tes textes, à l’évocation de tes souvenirs. Nous sommes nombreux, je crois à avoir les mêmes… à avoir la même mère aimante, attentive, concernée et impliquée.

    Enfant d’ouvriers, je n’ai pas grandi dans les cités… grâce à ma mère. Enfants de « français-étrangers », je n’ai pas grandi avec ceux qui me ressemblent physiquement. Je n’ai pas leur accent, mes mots sont choisis, je connais les grands auteurs français et bien au-delà. Ma mère a mis toute son énergie pour que je prenne racine, à vider un nombre incalculable de boîte NIVEA pour que j’ai la peau douce et que je sente bon… jour après jour, j’ai été lavé, peigné et habillé avec soin. Mes vêtements étaient lavés et rincés deux fois: à la main et à la machine. « Personne ne pourra dire que mes enfants sont des sales arabes. Mes enfants sont propres. » Ce n’est pas un grand frère qui débarquait à l’école quand j’avais un problème. Non, c’était ma mère…avec son sac à main, son bel imperméable, ses cheveux teints au henné et ses beaux yeux verts… La discrimination et le rejet ne venaient pas forcément des autres élèves (ceux-là, je savais m’en occuper s’il le fallait) mais plutôt du corps enseignant, de certains instituteurs notamment: oui, je n’avais pas la crotte au nez, mes vêtements n’étaient pas tâchés, je savais accorder un verbe et retenir une récitation. Et non, je n’avais pas d’accent et je n’en ai toujours pas d’ailleurs.

    Merci, Magyd d’être cette voix et cette voie dans ces moments troubles où l’on parle si facilement de repli communautaire qu’on oppose à l’identité nationale. Merci, de raconter ton histoire qui est la nôtre à nombre d’enfants « français-étrangers »…

    En espérant t’entendre et te lire longtemps.

    Mustapha ou M’stapha… ça dépend.

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