Dingue, mes copains n’aimaient pas les “je te prie”, “pardon” ou autre “s’il te plaît”, qu’étaient pour eux des agressions verbales. Ils vivaient la politesse comme une défaite et forçaient ma nature à esquinter la langue de Molière, à rejoindre les codes de leur colère.

Et pan ! “Parle bien ta race”, qu’ils disaient. Mais parler mal et faire semblant de mal conjuguer me coûtait plus que tout.
— Dis-le, le mot !
— Hein ?
— Dis : le con de ta mère.
— Non ! Je peux pas.
Et pan !
— Pédé !
Ils n’aimaient pas non plus les phrases longues avec ou sans complément d’objet direct, les locutions verbales, le surplus de mots qui entourent le verbe. Ils se contentaient du verbe et, pour le temps, de l’impératif. Le reste se concluait à coups de coude dans l’omoplate. Ils n’aimaient pas non plus les ordres, les injonctions, le conditionnel employés à leur endroit, ils ne voulaient aucun des temps qui fondent le dialogue. Ils disaient “On est arabes !” sans que cela soit une identification raciale mais une traduction de la méchanceté. Moi, je sirotais mon oxygène dans une bulle de rimes et de compliments. La preuve, je voulais obéir.

Obéir, c’était plaire et je guettais la main tendue, saisir n’importe quoi plutôt qu’une chute sans personne pour s’émouvoir.

J’obéissais, ne trouvant pas à cet âge matière à contestation. Ma mère m’aimait et les instits ouvraient des portes que je ne voulais pas laisser se refermer. Faut dire que j’étais briefé sévère.

“Si tu comprends pas, fais semblant !” me chuchotait ma mère devant le portail de l’école. J’apprenais la vie à deux masques. Je commençais à mentir sans, la notion du mensonge et ça marchait si bien que j’ai franchi le seuil du domicile de chacun de mes instits. D’abord timidement puis très vite, j’suis devenu un demi-frère exotique chez les uns, un fils adoptif chez les autres, j’entrais dans la tribu de chez Clovis tel un canasson dans la ville de Troie. Toujours toléré, parfois carrément adopté. Je les écoutais me parler de la France éternelle qu’allait de Pagnol à Daudet, d’une France qui traversait tous les océans, et tous ces gens me disaient “nous” à propos d’éclatantes victoires sur le barbare ou l’obscurantiste. À les écouter, du désert de Gobi au Sahara, de Baton Rouge à Pondichéry, les Français (dont j’étais désormais) éclairaient le monde avec tendresse et bonhomie. J’ai feint l’approbation et puis, subrepticement, sans m’en rendre compte, cet effort s’avéra inutile, c’était trop beau d’être fort et c’est de mon plein gré que j’ai cru à la fois à Gavroche et au père Noël.
Juste une fois, le mari d’une de mes institutrices m’interpella :
— Comment t’appelles-tu déjà ?
— Magyd.
— Heu… C’est un peu compliqué pour moi, je t’appellerai Gilles.
C’est la seule fois où un ancestral gros mot vint stationner au bord de mes lèvres : le con de ta mère.

Ainsi j’ai appartenu à dix familles, je n’ai pas eu “le prof” mais plein de ces érudits qui ont tous fini dans mon escarcelle, soudés à ma volonté d’en être. Mais faire “l’intelligent” ne suffsait pas, je doublais la mise en essayant d’inspirer des sentiments de pitié. Autrement dit, mon allégeance en échange du patrimoine. Les hussards d’alors, encore en blouse grise et infectés de vocation républicaine, découvraient en ce début des années 1970 le fils d’immigré suivi de son géniteur hébété, le bicot.

À l’heure des convocations parentales, ils étaient pétrifiés du peu de mots, du degré zéro de l’échange et pratiquaient la chanson de geste comme s’ils avaient des sourds en guise d’interlocuteurs. Ou bien tentaient le “petit nègre” en détachant toutes les syllabes.
Au fond de la classe, ça enrageait d’abréger le simulacre citoyen, de mettre le feu partout. Il n’était pas rare qu’un simple doigt dirigé vers l’un d’entre nous par le bienveillant pédagogue finisse par un lynchage de chez Texas.
— Il écoute pas en classe…
Et un tigre, bave aux lèvres, tombait sur le râble de son fils et le déchiquetait de la tête aux pieds non sans l’avoir auparavant éparpillé aux quatre coins de la classe et achevé à coups de pied dans le ventre.
Il ne se passait pas une semaine sans qu’un “Mohamed” de son vrai nom Mounir ou Nacer ne soit fini par son père à coups de chaise sur le dos. Pas une semaine non plus sans qu’un ultimatum annonce la mort d’un prof.
— Je vais niquer ta mère et la bouillave après.
C’était un temps de hussards et la République ne cédait pas au coup de force indigène :
— Je vais te montrer qui c’est l’autorité.
— C’est ta maman ! répondait l’effronté.

Et rebelote pour la ballade des sévices…

3 commentaires sur “Ma petite part de Gaulois

  1. Tres drôle !! L’expresssion me fait beaucoup rire. Jai entendu la chanson sur votre mère a France Inter, jai éclaté de rire. ..merci

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