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Camélia, la dame

C’est vrai qu’on a peur, qu’on n’ose pas, qu’on a l’obsession du consensus. Nous les personnes publiques, on a peur de la ligne rouge, de se mettre à dos toutes sortes de gens, de décevoir ou d’effrayer peut-être. Surtout quand on soulève des tapis trop beaux pour être honnêtes, des ors républicains, des icônes sacrées. On a peur d’être banni par la grande famille des gens biens, de ceux qui ne dépassent pas la couture, la masse aux ordres du raisonnable. On a peur de passer pour quelqu’un de pas bien, d’être taxé d’irresponsable, d’allumé ou de malhonnête. On redoute la mise au vert, le placard, la quarantaine, d’être mis au banc, au piquet, à la niche originelle. Il y a un dépassement de la borne qui nous tétanise, un débordement du cadre qui voue aux gémonies. Alors va pour l’analyse mesurée, l’eau qui noie le vin, le propos contrôlé et l’air de rien on s’éteint. On se dit qu’être excessif nuit, qu’il est bon d’y réfléchir à deux fois ou de tourner sept fois sa langue.

On se retient parce qu’il faut sauver l’image, en tout cas une image construite par l’entourage, le promoteur, le distributeur, le producteur, tous les mots qui finissent en « teur ». Faut sauver le soldat promu et le promu faut qu’il soit lisse.

Faut que le poulain ou la pouliche engrange des followers, des vues, des likes, faut désormais être aimé à défaut des vrais gens par des millions de clics. En dessous des millions t’es qu’une merde anonyme et le crime en ces temps de réseaux sociaux c’est l’anonymat. Du coup la schizo étend ses tentacules et écartèle l’objet du désir. Comment faire pour exister sans tenter le buzz ? Comment garder son authenticité sans le risque d’apparaître provocateur ou faussement scandaleux ?

Comment faire parler son cœur sans apparaître putassier ? Comment dénoncer les injustices ou la justice, les bavures ou la police, comment scinder proprement ce qu’est déjà dans l’amalgame ? Comment traduire poliment sa désespérance ? Quels sont les mots qui permettent la réprobation sans outrance.

Quelles expressions de la douleur canalisent proprement la vague qui vous submerge ? Quelle colère est admissible ou acceptable et à quel degré celsius la trouverait ton digeste ? Quelle est la bonne tenue ? Le geste approprié devant le crime qui ne paraît pas en être un parce que l’auteur porte l’uniforme du droit ? Et quand ce droit n’en est plus un, comment le combattre sans apparaître hors-la-loi ? Alors ils se sont tous levé pour la clouer au piloris. Moi-même, est-ce que c’est mes origines algériennes qui me portent à tes côtés ? Dix fois cent fois mille fois !

J’espère que non mais je sais que des milliers de jeunes noirs et rebeus se sont sentis défendus, juste ça défendus. Peut-être cette lettre te portera tort Camélia, en tout cas merci pour ton courage.

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